Champs dévastés, attaques à la machette, vengeance des jeunes : la vie devient invivable à Fondah à cause d’une transhumance incontrôlée

À Fondah dans le canton de Tchébébé, la cohabitation entre cultivateurs et éleveurs peuls a atteint un point de rupture. Des blessés à la machette, des champs entièrement dévastés, des jeunes emprisonnés et d’autres en fuite : Voilà le bilan d’un conflit qui ronge de l’intérieur cette localité de la commune de Sotouboua 3.
Tout commence par les troupeaux. En divagation, ils ravagent régulièrement les cultures sur leur passage — riz, maïs, manioc, gombo, arbres fruitiers — sans que leurs propriétaires ne soient véritablement inquiétés. Pour les paysans de Fondah, ce n’est plus seulement un préjudice agricole : c’est une catastrophe économique et humaine qui se répète, saison après saison, dans une impunité qu’ils jugent organisée.
Un retraité ayant investi toutes ses économies dans la création d’une ferme familiale ne sait plus à quel sort se vouer.


« J’ai fait un puits, un château, un appartement. J’ai planté des champs de riz, de maïs, de manioc, de gombo. À côté, des citronniers, des orangers, des manguiers, des bananiers. Tout ce qui donne comme fruits, j’ai mis dans ces champs. Aujourd’hui, tout est dévasté. Rien que le désert. Les bœufs sont venus, ils ont tout ravagé. »
Cet homme a saisi successivement la police, puis la gendarmerie. Des convocations ont été émises. À chaque fois, les procédures se sont enlisées. La troisième incursion des troupeaux a fini par détruire ce qui restait.
« Tout ce que j’ai investi dans ces champs est devenu nul et négatif. Il n’y a plus rien. Ce n’est pas mon champ seul — tout le village de Fondah est attaqué par les éleveurs, et l’autorité ne dit rien. »
Des blessés, du sang, et un sentiment d’impunité
Les conflits ne se limitent pas aux cultures. Plusieurs cultivateurs affirment avoir été physiquement agressés lors d’altercations avec des bouviers. La dernière en date, survenue en janvier 2026, a fait au moins deux victimes : l’une blessée à la tête, l’autre aux doigts à la machette. Un sentiment d’injustice profond s’est depuis installé dans ce village, alimenté par la conviction que certains éleveurs bénéficient d’une forme de protection invisible.


Excédés par l’accumulation des dégâts et l’absence de réponse institutionnelle, des jeunes du village ont fini par passer à l’acte. Ils auraient abattu sept bœufs et blessé une vingtaine d’autres. La réaction des autorités a été immédiate — mais à sens unique.
Le 2 mars 2026, plusieurs jeunes ont été arrêtés puis transférés à la prison civile de Sokodé. Parmi eux : Azia Kadjanzi, Alfa Essossimna, Alfa Essoyomèwè, Alfa Gnimdoufèi et Alafiya Komi. Ils sont poursuivis pour « groupement de malfaiteurs et abattage volontaire de bœufs ».
Pour les habitants, cette promptitude judiciaire contraste douloureusement avec l’inaction observée face aux destructions répétées de leurs champs et aux violences subies. Un instituteur, cadre de la localité, ne mâche pas ses mots :
« Les autorités n’ont même pas cherché à savoir ce que les éleveurs avaient fait avant que les jeunes n’abattent leurs bœufs. Ils sont allés directement arrêter les jeunes pour les enfermer. Parmi les détenus, il y en a qui sont blessés. Il y a même le président des jeunes que se retrouve en prison.»
La traque se poursuit. Des jeunes fuient vers Sokodé pour échapper aux arrestations. « La localité se vide de sa jeunesse », lance ce cadre de Fondah.
Alors que la saison agricole approche, le découragement est total. Pourquoi labourer, semer, investir, si c’est pour voir à nouveau tout détruire sans recours possible ?
« La saison des pluies s’annonce déjà. Si j’aurais le courage de continuer sur ce même champ… Ce n’est pas dans mon champ seul. Tout le village de Fondah est attaqué, et l’autorité ne dit rien », confie le retraité victime.
La version du chef canton : des efforts, mais des limites
Contacté par notre rédaction, le chef canton de Tchébébé a accepté de s’exprimer sur la situation tout en mettant beaucoup de réserve. Sans confirmer le nombre exact de blessés, il reconnaît avoir été saisi sur le cas d’un jeune blessé à la main lors d’une altercation avec un paysan, et affirme avoir immédiatement sollicité le président des éleveurs peuls pour que les soins soient pris en charge. Ce qui aurait été fait, à hauteur de 15 000 FCFA.

Sur l’épisode de l’abattage des bœufs, il livre sa version : « À notre grande surprise, on apprend que les jeunes se sont organisés pour aller en groupe avec des machettes et, selon nos informations, une arme. Ils ont abattu entre sept et huit bœufs. Face à cette situation, la gendarmerie a ouvert une enquête qui a conduit à l’arrestation des cinq personnes. On est tous d’accord que nous sommes dans un Etat de droit, où chacun ne peut s’arroger le droit de se faire justice soi-même. »
Le chef canton assure par ailleurs travailler activement à la libération des jeunes détenus, en cherchant à convaincre les éleveurs de revoir à la baisse le montant des réparations réclamées, afin que la plainte soit retirée.
Sur la question de la dévastation des champs, il se veut rassurant :
« La majorité des problèmes dans mon canton ont été résolus. En cas de destruction de cultures par des bœufs, soit les parties règlent à l’amiable, soit elles font appel aux agents du ministère de l’Agriculture et à la gendarmerie pour évaluer les dégâts. »
Des propos qui, s’ils témoignent d’une volonté de médiation, peinent néanmoins à dissiper le malaise. Car la vraie question reste posée : pourquoi faut-il attendre la dévastation des champs et les altercations violentes pour qu’une solution durable soit envisagée ? Pourquoi, année après année, les mêmes scènes se répètent-elles sans que des mesures préventives durables ne soient mises en place ?
Une urgence qui appelle une réponse de l’État
Le canton de Tchébébé n’est pas un cas isolé. Il est le miroir d’un problème structurel qui traverse de nombreuses localités rurales du Togo : celui d’une transhumance insuffisamment encadrée, qui génère des conflits récurrents entre agriculteurs sédentaires et éleveurs transhumants, et que les autorités locales, malgré leur bonne volonté, ne peuvent résoudre seules.
La situation de Fondah révèle des failles profondes : dans la gestion des couloirs de transhumance, dans l’accès à la justice pour les populations rurales, dans la protection des investissements agricoles, et dans la capacité de l’État à prévenir plutôt qu’à réprimer.
Les autorités togolaises sont vivement interpellées. Il leur appartient, en urgence, d’examiner la situation des jeunes détenus, dont la réaction — aussi condamnable soit-elle dans sa forme — s’inscrit dans un contexte de désespoir et d’abandon prolongé. Il leur appartient également d’instaurer un mécanisme pérenne de prévention et de gestion des conflits liés à la transhumance, d’assurer l’indemnisation effective des victimes de destructions agricoles, et de garantir que la justice s’applique de manière équitable — pour les éleveurs comme pour les cultivateurs.
Sans réponse rapide, structurée et équilibrée de l’État, c’est la cohésion sociale de tout un canton qui risque de s’effondrer — et avec elle, la confiance des populations rurales envers les institutions censées les protéger.
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